mardi 7 octobre 2008

OBSERVATION DE L'ART ET ART DE L'OBSERVATION (B. BRECHT)

Rudolf SCHLICHTER, Portrait de Bertolt Brecht, 1926.


Selon une opinion très ancienne et très enracinée, une œuvre d’art doit avoir pour l’essentiel le même effet sur tous, indépendamment de l’âge, de la condition sociale, du degré d’instruction. L’art, dit-on, s’adresse à l’homme, et un homme est un homme, qu’il soit jeune ou vieux, travailleur manuel ou intellectuel, cultivé ou inculte. D’où il résulte que tous les hommes peuvent comprendre et goûter une œuvre d’art, parce que tous les hommes ont part aux choses de l’art. Il découle fréquemment de cette opinion une aversion prononcée contre tout ce qui est commentaire de l’œuvre d’art ; on s’élève contre tout art qui a besoin de toutes sortes d’explications, qui serait incapable d’agir ‘‘par lui-même’’. Quoi, dit-on, il faudrait, pour que l’effet de l’art se fasse sentir sur nous, que les savants aient d’abord fait des conférences là-dessus ? Il faudrait, pour être ému par le Moïse de Michel-Ange, se le faire expliquer par un professeur ? Ce disant, on sait pourtant très bien qu’il y a des gens qui vont plus loin dans l’art, qui en tirent davantage de jouissance que d’autres. C’est le trop fameux ‘‘petit cercle de connaisseurs’’. Il ne manque pas d’artistes, et non des pires, qui sont résolus à ne travailler à aucun prix pour ce petit cercle d’ ‘‘initiés’’ : ils veulent faire de l’art pour tous. Ça fait démocratique mais, selon moi, ça ne l’est pas tellement. Ce qui est démocratique, c’est d’arriver à faire du ‘‘petit cercle des connaisseurs’’ un grand cercle des connaisseurs. Car l’art demande des connaissances. L’observation de l’art ne peut donc donner un plaisir véritable que s’il existe un art de l’observation. Autant il est juste de dire qu’en tout homme il y a un artiste en puissance, autant il est certain que cette disposition peut aussi bien se développer que s’atrophier. L’art suppose un savoir-faire, qui est un savoir-travailler. Quiconque admire une œuvre d’art admire un travail, un travail habile et réussi. Il est donc indispensable de savoir quelque chose de ce travail, si l’on veut l’admirer et jouir de son produit, qui est l’œuvre d’art. Si l’on veut arriver à la jouissance artistique, il ne suffit jamais de vouloir simplement consommer confortablement et à peu de frais le résultat d’une production artistique ; il est nécessaire de prendre sa part de la production elle-même, d’être soi-même à un certain degré productif, de consentir une certaine dépense d’imagination, d’associer son expérience propre à celle de l’artiste, ou de la lui opposer, etc. D’où la nécessité de revivre pour soi les peines de l’artiste, en réduction, mais à fond. Il est instructif – et plaisant – de voir au moins fixées dans l’image les diverses phases qu’a traversées une œuvre d’art, travail de mains habiles et pénétrées d’esprit, et de pouvoir soupçonner quelque chose des peines et des triomphes qu’a connus le sculpteur dans son travail. Il y a tout d’abord les formes de départ, grossières, un peu sauvages, extraites avec audaces ; c’est l’exagération, l’héroïsation, si l’on veut ; la caricature. C’est encore un peu bestial, informe, brutal. Puis viennent les expressions plus précises, plus fines. Un détail, mettons le front, commence à devenir dominant. Ensuite vienne les corrections. L’artiste fait des découvertes, bute sur des obstacles, perd de vue l’ensemble, en formule une nouvelle. En regardant l’artiste, on commence à connaître sa faculté d’observation. On pressent qu’on pourra apprendre quelque chose de sa capacité d’observer. Il vous apprend l’art d’observer les choses.




Bertolt BRECHT.« Observation de l’art et art de l’observation », Écrits sur la littérature et l’art, tome 2 (Sur le Réalisme, précédé de : Art et Politique. Considérations sur les arts plastiques). Paris, L'Arche, collection « Travaux », 1970.